
Cet article c’est un peu l’article du « Jamais j’aurais imaginé que ».
Jamais j’aurais imaginé écrire un article sur mon blog à propos de cet éclipse que je prévois d’aller voir depuis longtemps. Vraiment longtemps.
Je n’ai jamais vraiment parlé, ici, de mon rapport aux éclipses de Soleil. C’est l’éclipse du 10 Mai 1994 qui se chargera de faire connaître à mes yeux et à mon esprit ces phénomènes. J’avais à peine neuf ans. Je me souviendrais toujours de cette image dans le JT projeté dans l’écran cathodique de mes parents. Celle d’un Soleil à l’état de gros croissant. Un disque mangé par un autre disque, se couchant dans l’Arc de Triomphe parisien. Mais cette image n’était pas que dans le poste de télévision. Elle était là, dehors, là où le Soleil se couche, déjà bien filtré par les couches de l’atmosphère.
Je garderai longtemps en mémoire cet instant magique.
Assez rapidement je prendrais connaissance du magazine Science&Vie Junior. Qui en 1996 annonçât une nouvelle éclipse, prévue pour le 12 Octobre. Visible au beau milieu de l’après-midi. Je l’observerai au travers d’un éclat de verre de soudure (ce qui est une mauvaise chose à faire en fait et j’ai eu de la chance). Presque 50% d’occultation, dans des cieux superbes pour un début Octobre.
Puis, la nouvelle d’une éclipse totale de Soleil visible en France le 11 Août 1999 me parvint. Une carte. La trajectoire de la totalité. Zut ! Elle passe sur le Nord du territoire ! Rien pour nous ici en Dordogne. Et je baisse les bras. Je sais d’avance que mon père refusera un tel voyage pour aller voir un phénomène céleste. Inutile d’essayer de le convaincre. C’est ainsi…
Le jour de l’évènement, un ciel voilé se présentait mais celui-ci devint moins important à mesure que la Lune progressait sur le Soleil. Pourcentage d’occultation pour chez nous : 93%. Et quelque chose auquel je ne m’attendais pas : l’assombrissement du ciel, cette lumière presque électrique qui touche tout, le rafraîchissement, le silence soudain de la Nature. J’étais faite. J’étais devenue accro aux éclipses et à ce qu’elles provoquent comme sensations.
Je parviens à me faire offrir une encyclopédie sur les éclipses intitulée Éclipses, Les Rendez-Vous Célestes (Serge Brunier, Jean-Pierre Luminet), qui raconte les infinis aspects des éclipses. Les solaires, les lunaires (dont j’ignorais l’existence !), les occultations d’étoiles, de planètes. Leur impacts sur l’Histoire. Les drames qui ont accompagnés la vie de ceux qui sont allés à l’autre bout du monde pour des mois, des années, pour tenter d’observer 2, 3 voire 6 minutes de nuit en plein jour. Et à la fin, à la toute fin, des cartes. Les prochaines éclipses, jusqu’en 2060 (si mes souvenirs sont bons). Et parmi tout un tas d’éclipses qui jamais ne toucheraient l’Europe, on avait celle de 2026, pile au Nord de l’Espagne. C’était déjà décidé dans ma tête : cette éclipse, j’irais la voir.
Pendant ce temps, des partielles, je continuerai d’en observer. 3 Octobre 2005, annulaire en Espagne, vue depuis Marseille. 29 Mars 2006, totale sur une partie de l’Afrique centrale et septentrionale, puis en Asie, observée également depuis Marseille. 4 Janvier 2011, depuis Marseille. Partielle sur le globe. Ciel bouché. 20 Mars 2015, observée depuis Dijon et documentée ici. Le 10 Juin 2021, partielle observée et photographiée pour la première fois au foyer de mon 200/1000, article ici. Et enfin, l’éclipse partielle du 29 Mars 2025, qui m’aura servi de répétition pour l’éclipse dont cet article va pouvoir parler.
Quelques mois avant l’évènement, les choses étaient pourtant incertaines quant à ma capacité à pouvoir me rendre sur place. Depuis Saint-Astier, cela ferait beaucoup de route pour aller en Espagne. Et je ne savais pas m’y prendre pour réserver un hôtel à l’avance. Sans parler des tarifs pratiqués. Finalement, une amie se proposa de m’héberger dans un gite de vacances en pays basque, non loin de Dax. Cela divisera par deux le trajet. Les choses s’accélèrent et pour la première fois dans ma vie, je peux enfin avoir les moyens de concrétiser ce rêve : voir une éclipse totale de Soleil.
Je veux en profiter mais aussi, je veux pouvoir faire des photos de l’évènement. Je met en place mon protocole qui se finalise quelques semaines avant le Jour J :
Plan assez ambitieux quand on sait que la totalité va durer 1 minute et 45 secondes, au site choisi depuis plus d’un an désormais, et qui est celui de Villahoz, à l’Ermita de la Virgen de Madrigal. Un site magnifique avec une large colline qui domine le plateau semi-aride et permet d’avoir une vue dégagée tout azimuts. Le village est tout petit, ce site touristique n’a pas l’air d’être très fréquenté. Je me dis avoir trouvé un bel endroit où je serais sans doute tranquille (foreshadowing).
Pendant ce temps j’essaie de répéter la procédure, en imaginant le phénomène céleste se produire, à l’aide d’un chronomètre pour évaluer les durées. Difficile, mais pas infaisable.
Je partirais le Samedi 8 pour le gite et reviendrai le Samedi suivant, le 15. Et au milieu, se trouvera le trajet aller/retour dans la journée pour le site d’observation de l’éclipse. Dans le coffre de ma voiture, l’équipement est fin prêt. Jamais j’aurais imaginé que j’allais vivre cette éclipse.
Pour terminer, la veille du départ, je fais la connaissance de nos voisins de gite qui eux aussi vont partir en Espagne pour l’éclipse. Ils ont du matériel sérieux avec une lunette de 120 mm et un dobson de 400mm. Je leur parle de mon futur site d’observation et leur propose d’y venir en plan B si jamais leur plan A échouait (foreshadowing).
Et nous y sommes. Le 12 Août 2026. L’un des jours les plus attendus de ma vie.
La route est quand même assez longue. 4h depuis le gite. Je suis agréablement surprise de voir que l’on va faire une très bonne partie de cette route via l’autoroute en Espagne, sans le moindre péage. Il fera chaud tout au long de la route. A Burgos, ville que l’on contourne avant de quitter « l’autovia » pour rejoindre de la nationale (ou départementale) la température s’élève alors à 14 à 35°C.
Finalement, l’Ermitage est en vue, il est 14h. Sauf que. J’aperçois des reflets alignés le long de la crête. Je ne tarde pas à comprendre qu’il s’agit d’autant de pare-brise de véhicules. En effet, arrivées sur place, nous constatons que l’endroit est très animé, avec pas mal de gens autour de l’Ermitage, et sur la colline attenante. Je décide de chercher une place. J’en trouve une finalement, entre deux camping-car installés là sans doute depuis plusieurs jours. Les amies qui m’accompagnent décident d’aller à l’ombre et au frais pour manger. Je les rejoindrais après.
Une fois le repas (très rapidement) englouti, je reviens près de ma voiture pour commencer à trouver un endroit où installer mon dispositif. Je comprends que toute une zone à gauche est réservée par des astronomes venus de Lyon, l’un d’entre eux m’explique où je peux me poser. Je fais un peu la moue en constatant que je vais devoir négocier avec un terrain pas très plat et en herbes sèches. Malgré tout je parviens à trouver un endroit où planter mon trépied.
Et la vue que j’aurais sur l’éclipse. C’est là, quelques part au milieu de la photo, que se présentera le Soleil Noir. La vue est parfaite. Pas un seul nuage. J’ai du mal à réaliser. J’aurais jamais imaginé que.
Ici les trépieds poussent comme des champignons. C’est une vraie Star Party qui se profile.
Un petit échantillon de ce petit village improvisé. Et nous ne sommes qu’au début de l’après-midi. Des heures durant, d’autres véhicules arriveront. D’autres personnes viendront gonfler la population de Villahoz, la multipliant par deux voire trois.
Ainsi, commence un longue attente. Dans la chaleur. Sous un Soleil écrasant. J’entends que des voix s’élèvent depuis les abords du camping-car des lyonnais. Je reconnais ces gens, ce sont les voisins de gite. Ceux avec qui j’avais discuté deux jours plus tôt. Ils sont finalement venus ici. La raison de la querelle ? Trouver un endroit où poser le matériel. Seulement les camping-caristes étaient là depuis 3 jours (oui vous avez bien lu), et avaient déjà « réservé » depuis longtemps l’emplacement. Mais aussi et surtout, les montures sont parfaitement en station car alignées sur l’étoile polaire visible la nuit. Je décide d’intervenir et propose aux voisins de s’installer avec moi près de mon matériel. La tension finit par redescendre. Et je suis vraiment contente d’avoir des collègues astronomes avec qui partager les émotions à venir. On a encore plusieurs heures d’attente.
Plusieurs fois je suis prise de vertige en me disant que c’est désormais inévitable. L’éclipse va avoir lieu. Je vais être là pour la voir, la photographier. Le stress monte. Je n’arrive pas à me reposer alors que la nuit a été courte, agitée avec de nombreux réveils.
Il est 18h. Je décide qu’il est temps d’installer la monture, le télescope. La mise en station (rudimentaire) a été faite un peu auparavant. Gageure. Tout ceci rends un peu plus concrète la suite des évènements. Il reste encore 1h30 avant que l’on aperçoive la Lune commencer à grignoter le Soleil.
Je finis d’installer tout le reste du matériel. Le 70D au foyer, le montage avec le 400D. Le 450D sur son trépied, dirigé vers le paysage. J’en profite pour noter sur un bout de papier les réglages à opérer pour l’éclipse et la totalité, que je scotche à mon tube optique, dans l’axe de mon « poste de travail » comme je l’appelle.
Et puis là-haut, quelque chose se produit. La foule s’exclame. Ça a commencé.
Première salve d’images, après un pointage du Soleil plus difficile que je ne l’avais anticipé. Détails techniques pour cette image et les suivantes : 10 images en rafale, alignement et accumulation Lynkeos, post-traitement Darktable.
C’est désormais parti. L’on va se retrouver dans un maelström temporel, où tout va s’accélérer. Je suis en terrain connu pour le moment. Ces phases partielles je les ait déjà vues par le passé, avec d’autres éclipses solaires.
Contexte au 450D. Je prendrais plusieurs images depuis ce point de vue pour constater la baisse en luminosité de l’environnement.
Sur ma gauche je peux constater l’engouement. Beaucoup de monde est là, les instruments sont tous braqués sur notre étoile.
L’avancée de la Lune est inexorable, inévitable.
C’est tout bonnement incroyable comme sentiment. Presque angoissant. La Lune continue d’avancer. Contrairement à toutes les éclipses solaires que j’ai vue par le passé, notre satellite naturel ne va pas reculer. Il continuera d’avancer. Jusqu’à totalement recouvrir le Soleil. Je ne tiens plus en place.
Cette occultation, ce pourcentage d’occultation c’est celui que j’avais vu pour l’éclipse du 11 Août 1999. Mais contrairement à il y a 27 ans, la Lune ne rebroussera pas chemin.
Je ne sais plus quoi faire. Je révise la procédure, les vues que je vais devoir prendre quand la nuit viendra de l’Ouest. Pendant ce temps, le Soleil s’amincit. Il ne reste plus beaucoup de temps. Je panique. Mon cœur pourrait presque sortir de ma cage thoracique.
C’est une ambiance de fin du monde. La luminosité, la chaleur du Soleil devient presque inexistante. Mon souffle se coupe. Je revois une dernière fois en vitesse le protocole. Chez les collègues et amies c’est l’émotion. L’éclipse est impossible à manquer tant elle impacte déjà l’atmosphère.
Au loin, je finis par voir comme un assombrissement du ciel. L’ombre lunaire arrive. Vite. Très vite. Allez, à mon poste de travail, je ne peux pas rater l’évènement. Jamais j’aurais imaginé voir ce qui va suivre.
Là-haut, là-bas, le Soleil s’éteint. A vue d’œil. Tout s’assombrit. La foule exulte de joie, ça crie, ça hurle, ça applaudit. J’ouvre la trappe du filtre solaire, je dévoile l’objectif du 400D. Je saisis les déclencheurs souple. Je commence les photos.
Je n’en reviens pas.
Quelques ultimes fragments de lumière solaire essaient de passer entre deux montagnes lunaire. Mais c’est bientôt fini pour le Soleil qui ne peux plus cacher l’invisible.
La totalité a commencé.
D’ores et déjà, tout le monde voit cette magnifique protubérance à gauche du Soleil. Immense, haute de plusieurs fois le globe terrestre. Sensation incroyable que de voir l’activité solaire sans rien, comme ça.
Je garde mon sang froid. Je continue les prises de vues conformément à mon protocole. D’abord en faible exposition pour les protubérances.
Voici celle qui aura attiré le regard de tout le monde.
La minute quarante-cinq va vite passer. Cliché grand angle. Jamais j’aurais imaginé que j’obtienne un tel cliché. C’est irréel.
Les secondes filent à tout allure. Retenir le temps. Je continue de shooter, sans vraiment bien voir ce que je fais. Le 70D et le 400D fonctionnent de concert.
J’expose le Soleil éclipsé. D’abord faiblement pour bien voir les protubérances et la basse couronne.
Une seconde exposition puis une troisième pour la couronne étendue.
Je n’en crois pas mes yeux. Cette image je rêve de l’obtenir depuis une éternité. Ce Soleil éclipsé, je rêve de le voir depuis mon enfance.
Cette image composite au rendu dit « HDR » aura été compliquée à produire, notamment en raison du déplacement de la Lune entre les poses photo. Toutefois, je suis parvenue à un résultat satisfaisant.
Et je propose cette version avec du contraste via filtre laplacien, pour mettre en avant les détails de la couronne solaire. C’était l’un des objectifs du protocole de prise de vue. Le rendu bien qu’imparfait me convient bien toutefois.
Les images du 400D avec le Starblitz 500mm seront plus hasardeuses. Le cadrage aurait du être vérifié. Quant à la mise au point elle fut compliqué à obtenir. Toutefois, la seule photo que je sélectionne car permettant de voir la couronne solaire étendue.
Et avec un filtre d’accentuation des détails.
Je parviens à photographier d’autres protubérances, de l’autre côté du disque solaire. Signe également que la totalité va se finir.
Le temps passe à toute allure. Déjà à l’Ouest une clarté se manifeste dans le ciel. Je vois le bord lunaire crépiter. C’est déjà la fin. Trop rapide. Trop brutale.
Je voudrais que le temps s’arrête. Mais c’est trop tard. Le Soleil reprends son souffle.
De nouveau les hurlements, les cris, les hourras, les applaudissements.
Le jour revient. L’ombre lunaire fuit vers le Sud-Est.
J’ai finit ma dernière prise de vue en rafale sur le 70D. Je peux souffler. Je peux reconnecter mes émotions. Même si pendant la totalité j’ai hurlé de joie. Mais là, tout m’envahit. La pression redescend à toute vitesse. Les larmes me montent aux yeux. Je m’effondre. J’ai vécu cette éclipse. Vu le Soleil Noir. Je regarde autour de moi. Les gens sont changés. Abasourdis, sous le choc. Pour beaucoup c’est aussi leur première éclipse. Comme pour mes collègues astronomes, qui n’avaient pas pu voir celle de 1999 car le ciel s’était couvert.
Je continue les autres prise de vue telles que je les avait prévues. Les phases partielles, qui soudain ont un intérêt moindre. Car la Lune va désormais être de moins en moins présente sur le disque lunaire.
Peu à peu le Soleil descends sur l’horizon. Les vues deviennent moins nettes du fait d’une turbulence de plus en plus forte.
Bientôt le Soleil sera éclipsé. Par la Terre.
Voici mon espace de travail pour l’éclipse. Je suis assez fière des résultats, et j’ai quand même pu vivre intensément le phénomène.
Et c’est désormais à un couche de Soleil éclipsé que nous assistons, presque religieusement.
La nature décide de nous livrer un dernier spectacle avant la nuit.
Je tire le portrait du Soleil éclipsé et couché, une dernière fois. Quand celui-ci s’effacera, tout le monde applaudira, comme si le spectacle était vraiment terminé.
Et je n’en reviens toujours pas. Je regarde une nouvelle les photos obtenues. Oui, elles sont bien là. Et c’est bien réussi, surtout côté 70D-200/1000.
Désormais, il faut ranger le matériel. C’est un peu crève-cœur, car ça signe vraiment la fin de cette journée incroyable. Je suis à ce moment là heureuse. Heureuse d’avoir enfin pu concrétiser ce rêve que je veux réaliser depuis plus de 20 ans. Heureuse d’avoir vécu ceci avec des personnes extraordinaires.
Et puis déjà, la question : quand est-ce qu’est la prochaine ? La prochaine c’est en Août 2027, pour une éclipse exceptionnelle dont le maximum sera l’un des plus longs de ce XXIème siècle. Passant sur le détroit de Gibraltar avant de survoler l’Algérie, la Tunisie, la Libye, l’Egypte où le clou du spectacle sera présent. Je voudrais bien voir cette éclipse, encore aux portes de chez moi, mais quand même plus loin et nécessitant une organisation encore plus solide.
Je termine cet article, l’un des articles le plus gros et le plus important de ce blog, avec une photo de ma trombine, une demi-heure avant la totalité.
PS : d’autres productions seront à venir, dont plusieurs montages (chapelet) ainsi qu’une vidéo que je compte mettre en musique. Mais je tenais à publier cet article avant toutes choses.
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